What else ?
La tasse fumait. L’homme suivait mollement du regard les volutes dégagées par la verveine-citron dont la commande, en ce début juillet, avait fait soulever les sourcils au serveur. Mais, par tous les temps, l’homme aimait à sentir le liquide brûlant lui envahir le palais. Richard était en retard. Comme presque toujours. Souvent assez pour boire deux tisanes. Comme un cadeau qu’il lui faisait.
La tasse fumait toujours. Par moment, le filet vaporeux menait son regard vers d’autres clients et leurs autres boissons. Deux ouvriers en débardeurs, buveurs de bière. L’homme aurait presque pu sentir depuis sa table leur odeur mêlée de houblon, de tabac et de sueur. Un parfum passé de fin de soirée derrière une discothèque qui lui mit un sourire aux lèvres. Avec un soupçon de tendresse pour cette époque révolue.
La tasse fumait encore. Après quelques lampées et la bouche à présent toute chaude, il porta son regard vers une autre table où un couple se tenait la main. Mais leurs yeux portaient bien loin d’eux, comme si seuls leurs doigts les tenaient encore ensemble. Le vin blanc restant dans leurs verres se réchauffait malgré l’ambiance glaciale. L’homme sourit, se voyant en angelot dont les flèches relanceraient leur histoire qui avait sans doute été belle.
La tasse ne fumait presque plus. L’homme tourna la tête vers le tambour de l’entrée, croyant y avoir aperçu la silhouette de Richard. Un peu plus jeune que son amant, le nouvel arrivant avait toutefois le même allant, cette même énergie vive et douce qui le charmait tant. L’homme l’observa s’installer au bar, incapable de détacher les yeux de ses fesses tandis qu’il commandait un café. Richard aussi buvait du café. Beaucoup de café. L’homme pouvait sentir l’odeur épicée de sa langue quand il l’embrassait après une de ses cinq ou six tasses quotidiennes. Les simples effluves venant de la cuisine tandis que Richard préparait avec soin la grande cafetière italienne pouvaient lui chuchoter des scénarii corsés. Ayant très vite avalé sa tasse, assurément encore un adepte des boissons qui brûlent la bouche, le jeune homme au bar fit tourner son tabouret juste au moment où Richard fit son entrée, via un énergique tour dans la porte-carrousel.
La tasse ne fumait plus. Richard, penché vers son homme, venait de lui prendre la bouche avec passion. Langue de tisane et langue d’arabica mêlant leurs arômes dans un délicieux préliminaire. Au bar, l’autre buveur de café n’en perdait pas une goutte. Il observait les deux amants, dont les mains peinaient déjà à respecter les règles d’un lieu public.
Il en venait à espérer que Richard et Georges perdraient la tête, oublieraient les usages, se ruant sauvagement l’un contre l’autre sur la table.
Quand il vit Georges jeter quelques euros sur la sienne, le jeune homme en fit de même sur le comptoir , bien décidé à ne rien perdre de la frénésie des amants qu’il avait devant lui. Il les suivit dans la rue, avec des efforts de discrétion inutiles, car ils n’avaient d’yeux que l’un pour l’autre. Avançant toujours serrés, ils ponctuaient leur marche de baisers fous, de caresses tendres ou sauvages, de mains aux fesses.
Soudain, Richard s’engouffra sous une porte cochère, tirant son amoureux avec lui pour l’emmener dans une pénombre propice à ce que leurs bas-ventres leur hurlaient depuis le café. Le jeune homme s’arrêta prudemment à l’entrée du passage. Par un jeu de reflets de vitres, il pouvait observer à l’envi ce couple au sein duquel il se serait volontiers glisser s’il avait été plus téméraire.
Café serré…. deux hommes qui s’étreignent… café allongé…ils font durer ces caresses que l’indiscret goûte tant… café serré…leurs corps qui s’arriment… café noir… carré blanc
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