Les mains baladeuses

Durée: 4 min 13″
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Les mains baladeuses


Au premier passage, je n’avais rien remarqué de particulier. J’aimais à prendre le temps de longer les allées dont l’alignement et l’arrangement des formes et des couleurs pouvaient prendre des airs presque hypnotiques pour moi.  Dans mes écouteurs, immanquablement un air d’opéra à haut volume. Aux pieds des baskets à la semelle souple et moelleuse. Le parfait équipement pour affronter un supermarché un samedi, tout en se trouvant suffisamment en dehors de la trépidation qui y régnait souvent ces jours-là.

Je riais parfois de parvenir à trouver de la poésie dans ces étiquettes de conserves de petits pois, agencées avec tant de régularité. Si personne ne pouvait me voir, je glissais parfois une main le long des rayons, dont les produits formaient un relief répétitif sous ma paume. Un petit plaisir sensitif pour qui savait le goûter.

Il devait être environ 10h30 ce matin-là. Mon panier était encore presque vide. Deux petits pots de riz au lait, un gruyère mi-salé et un pain aux graines. Une botte de coriandre. Je retournai en arrière pour reprendre de la cannelle. Et là, cette femme. Cette femme qui comme moi, en face de moi, laissait trainer sa main le long des petits pots d’épices. Je la vis. Et elle vit que je l’avais vue. Elle s’arrêta. Je m’arrêtai aussi. On se regarda. Et on éclata de rire, toujours immobiles.

Le rire se mua rapidement en gêne et chacun poursuivit son avancée vers l’autre bout du rayon. Je repris mon baguenaudage, panier balançant au bout du bras avec désinvolture. Arrivé devant les fruits et légumes, j’éclatai de rire en songeant que je n’avais toujours pas mis la main sur la fameuse cannelle, après pourtant déjà deux passages dans le bon secteur. Je décidai donc d’y retourner, non sans avoir auparavant emporté des kakis bien mûrs et des aubergines dans leur robe pourpre.

Quand je pris le virage pour un troisième passage de l’aneth à la vanille, je manquai de la percuter. La femme à la main qui trainait. Encore elle. Nouveau rire. Nouvelle gêne. Quelques mots bafouillés de part et d’autre. Et puis plus rien.

La fin de ma liste de courses étant atteinte, je me dirigeai vers les caisses. Elle était dans la file d’à côté. J’étais un peu en arrière et je pouvais apercevoir ses boucles brunes qui dépassaient de son bonnet. Elle sembla me sentir plus que de me voir et se retourna doucement. Son sourire parlait de bras ouverts, d’étreinte, de baisers, de sueur. Nous laissâmes nos hôtesses de caisse respectives effectuer leur travail sur fond de petits bips de produits scannés.

J’eus tout le loisir d’observer ses mains glisser doucement le long du tapis de caisse avant de glisser tous ses achats dans un grand sac en papier qu’elle cala contre sa poitrine tandis que je la suivais vers la sortie. Elle ne se retourna pas mais elle me savait juste là j’en étais sûr.

La porte du large ascenseur menant au parking se referma sur nous deux, parmi tout un tas d’autres clients du samedi. Un mètre et deux personnes nous séparaient, et pourtant j’avais l’impression que nos désirs se faisaient déjà l’amour.

Les courses posées à la hâte dans le coffre de ma voiture, je me mis à la recherche de la baladeuse de main en espérant qu’elle en ferait de même. J’entendis un bruit de talons non loin et restai interdit, fou d’impatience et calme de certitude. Les talons se rapprochaient de moi. Je me glissai derrière le hayon  en tôle ondulée d’un van, et lui saisis le poignet quand elle passa jute a côté. Nous nous coulâmes dans la sombre cachette procurée par deux hauts véhicules avant que de balader nos mains sur de bien autres reliefs…

 

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