Quatorze

© Dans tous les sens

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Quatorze

Episode 1

Quatorze. Il y a quatorze marches entre le rez-de-chaussée et l’étage.
Quatorze marches sur lesquelles aucun des quatre enfants n’a trébuché. Incroyable
Quatorze marches tant de fois balayées et aspirées.
Quatorze marches franchies tant de fois, dans un sens et dans l’autre par les six membres de la famille.
Quatorze marches que des ballons ont dévalées.
Quatorze marches doublées pour une cravate oubliée.
Quatorze marches pour amener un bol de bouillon à un enfant fiévreux.
Quatorze marches avec un autre sur le dos, un autre dans les bras.
Quatorze marches qui les ont vu grandir, procréer, consoler, rire, pleurer, s’aimer…Ils ne sont plus que tous les deux à présent. Les garçons ont grandi et sont partis vers d’autres marches. Le départ des enfants devenus adultes plonge certains parents dans le désarroi.
Pas eux.
Eux ils ont cueilli le fruit de leur travail, de ces années à veiller sur leur couple avec persévérance, douceur et ingéniosité.
Eux ils ont su trouver dans les habitudes le terreau de la stabilité et dans la discipline qu’ils mirent à entretenir le sens du beau des formes de surprises sans cesse renouvelées. Leurs peaux se sont tannées l’une contre l’autre avec une tendresse sans faille et un érotisme au long cours. Au sommet des vagues et au plus profond du reflux ils ont su prendre soin de leur propre cœur et de l’âme de l’autre.
Eux ils ont su loger dans les minuscules interstices que laisse la vie de famille au quotidien de jolis fantasmes, pour tout de suite et pour plus tard. Pour beaucoup plus tard parfois.Quatorze. Il y a quatorze marches entre le rez-de-chaussée et l’étage.Ils en ont parlé souvent. Lui surtout. Parlé souvent mais jamais réalisé. Ce sera pour ce soir. Il rentrera un peu avant vingt heures. Et tout sera prêt. Elle sera prête. Avec elles. Elles seront prêtes aussi. Le scénario tant de fois imaginé, puis raconté, partagé, enrichi de leur imaginaire collectif, est lui aussi tout à fait prêt.Elle entre dans le dressing attenant à l’entrée. Les trois pans du miroir lui renvoient l’image d’une femme à la cinquantaine sensuelle, que des yeux toujours amoureux savent encore aujourd’hui caresser avec envie et confiance.
Le léger clic de l’interrupteur est le premier complice de l’entreprise du soir. La lumière jaune et douce envahit le petit espace dans lequel elle plonge avec délice, toute à la tâche importante qu’elle s’apprête à réaliser. Faire le bon choix. Quatorze fois. Quatorze bons choix.Le pan de l’armoire coulisse docilement. Elle le sait car elle l’a réparé elle-même il y a peu. Cette petite victoire ménagère lui procure une piqûre d’aise supplémentaire. Les rayonnages s’éclairent à l’ouverture. Et elles apparaissent.
Provisoirement immobiles, elles sont pourtant le symbole de tant de mouvements. Sagement alignées deux par deux, elles attendent le moment d’entrer en scène. Il y a celles qui, quotidiennes, arpentent le chemin vers le bureau, foulent les allées du supermarché ; celles de saison, qui dorment la moitié de l’an en attente de conditions climatiques appropriées ; celles de coloris ou de styles marqués, qui réclament une tenue spécifique ; celles achetées sur un coup de tête mais qui sortent si peu du placard ; celles tant portées mais qu’on ne se résout pas à jeter….Et puis il y en a quelques-unes qui transcendent les catégories, ou en sont une à elles toutes seules. Achetées à dessein ou détournées pour une occasion particulière, elles occupent un rang à part, en bas des rayonnages. Mais il n’y en a pas quatorze…Il va donc falloir faire un choix parmi d’autres paires, qui se verront dès lors comme « surclassées ».Elle s’assoit en tailleur sur la moquette douce du dressing dont les poils viennent lui lécher les cuisses et y laisse mollement courir ses doigts, tandis que ses yeux balayent d’un regard aiguisé les rangées de chaussures.Il y aura bien sûr quelques évidences. L’empiècement du talon de cette première paire noire à fleurs rouges et petits pois blancs ne laisse aucun doute par exemple…Buenos Aires
Alberto voudrait. Il voudrait vraiment. Il voudrait que ses semelles glissent souplement sur le parquet de la milonga « A puro tango ». Mais les deux surfaces de suède restent vissées au sol. Depuis son arrivée, le couple, intimidé, observe et admire les tangueros de tous âges qui subliment la piste. Marie, elle, s’est finalement éloigné un moment de son homme. Dans le vestiaire attenant à la salle de danse, une vente de chaussures femmes a lieu. Elle n’a pas pu résister. Elle ne le peut que rarement quand il s’agit de chaussures.
Alberto garde la table. Cela laisse à sa femme tout le loisir de prendre chaque paire entre ses mains, de jauger la hauteur du talon, d’imaginer la cambrure du pied, de voir comment ses orteils aux ongles vernis de frais et de sombre viendraient y prendre leurs aises.
A l’instar de la chaussure de vair de Cendrillon, ces petits bijoux semblent susurrer qu’en les passant à aux pieds, l’abrazo serait évident, les adornos sublimes, la connexion parfaite…Si seulement c’était aussi simple.
Soudain l’œil de Marie est retenu par une fine sangle noire à petits pois blancs. Le talon est maintenu par un bouquet de roses rouges brodées. L’attache elle-même, figurant un bouton de rose, invite la jeune femme à y glisser ses pieds déjà conquis. C’est une de ces paires de chaussures qui, à peine enfilées, vous habillent comme un costume de scène et vous proposent un rôle jamais banal.
Marie glisse la paire dorée qu’elle avait aux pieds et qui n’a pas encore dansé ce soir dans le sachet violet soyeux qu’on lui propose et ressort du vestiaire, toute de roses rouges chaussée. Elle ne retraverse pas la piste de danse ; elle la survole …
Alberto n’aperçoit pas tout de suite la nouvelle acquisition de sa femme. Il voit ses yeux brillants, ses seins qu’on devine bouger légèrement sous le bustier noir, ses hanches qui se balancent sous la jupe dont quelques fronces à l’arrière mettent si bien ses fesses en valeur. Puis les yeux de l’homme descendent jusqu’au pieds de Marie, en même temps qu’une vague de désir monte en lui.
Elle dépose le sachet de soie sous la table. Quand elle se penche, son parfum est comme une étincelle déclencheuse au désir de d’Alberto. Nul besoin de mirada pour ces deux-là. L’invitation se fait de tout le corps, du plus profond du ventre.
Le jeune homme se lève. Après un bref regard lui confirmant qu’ils peuvent à leur tour rejoindre la ronde des tangueros, il présente fièrement son torse et son bras gauche à sa femme qui, prenant tout son temps, vient s’y arrimer dans une respiration profonde.
Ils sont des danseurs peu expérimentés, mais leur connexion illumine leur couple dans l’instant. Dans un état second, sorte de transe musicale et amoureuse, ils traversent la tenda comme en lévitation. Leurs poitrines les liant dans une union souple et solide, ils invitent le tempo au cœur de leur duo. Trois morceaux s’enchaînent ainsi, mêlant la mélancolie et la force du tango à l’incandescence de leur couple.
Quelques heures plus tard, revenus dans l’intimité de leur chambre d’hôtel, les chaussures resteront aux pieds de Marie, et avec elles toute la sensualité de cette nuit divine au son du bandonéon.La deuxième évidence vient de Chez Yvette. Leur premièr été ensemble. Grand amour mais petits moyens. Marie et Alberto ont loué un minuscule deux pièces au bord de la Méditerranée.

Episode 2

 

Cagnes du mer
Ils y passeront 10 jours. C'est déjà un luxe. La Polo Volkswagen les a menés jusqu'ici, moyennant quelques arrêts, car le moteur surchauffe. Depuis, leur arrivée, elle dort dans une rue tranquille, pas loin de leur meublé. Et c’est à pieds qu’ils parcourent chaque jour le chemin les menant à la plage. Orteils en liberté dans des nu-pieds en plastique, mains solidement liées l’une à l’autre, ils marchent en amoureux, leur amour si neuf claquant au soleil.

Un jeudi, en fin de journée, ils décident de s’offrir un diner dans un restaurant. Délaissant leur habituel chemin de retour, ils se dirigent vers le centre du village, où l’animation commence à peine à poindre. Les rues se remplissent peu à peu, mêlant les touristes aux quelques locaux qui font vivre la côte en cette saison.

Prenant tout le temps de trouver le cadre idéal, c’est-à-dire bon marché mais mignon, Marie et Alberto s’éloignent des rue les plus passantes dont les terrasses débordent et dont l’addition vide les bourses les plus dodues.

Vivant sous le régime de l’amour et de l’eau fraiche, rien ne les pressent, et ils goutent au plaisir de flâner où l’ombre rafraichissante les ravit. Leurs corps, après avoir accumulé tant de chaleur vêtus de leurs simples maillots de bain, se frôlent à présent, générant des décharges orageuses de désir.

Alberto s’arrête devant une petite boutique de chaussures. Chez Yvette. Il connait l’attrait de cet accessoire de mode sur sa jeune chérie. Ne lui demandant pas son avis, il l’entraîne à sa suite dans l’échoppe, d’une main ferme. Yvette, tout sourire et esprit commerçant dehors, va chercher dans la vitrine la paire de sandalettes vert pomme qu’Alberto lui désigne. Ce dernier s’agenouille devant sa femme qui a pris place sur un cube de simili cuir noir dont la matière colle sur ses cuisses nues. Son homme lui retire ses tongs, et d’une main chaude et experte entreprend d’ôter les grains de sable sur ses pieds et entre ses orteils.

De derrière le comptoir, Yvette ne manque rien du spectacle. Marie aperçoit le regard insistant de la patronne par-dessus ses demi-lunes retenues par une chainette dorée. Sa présence dans leur intimité fait souffler un vent chaud entre les cuisses de la jeune femme. Comme encouragé lui aussi par les yeux d’Yvette, Alberto embrasse à présent les genoux bronzés de sa douce. Ses grandes mains remontent le long des cuisses jusque sous la jupe en Vichy. Ses doigts visitent l’humidité du maillot de bain pas encore totalement sec de l’eau de mer, à laquelle se mêle celle de l’excitation de Marie, tétanisée mais haletant sur son pouf.
Sandalettes aux pieds, Marie jouit fortement mais discrètement devant Yvette qui toussote et son mari rougissant d’aise….

La troisième évidence est la première paire de la série des « prévues à cet effet ». Une paire à laquelle un seul regard jeté dans le bas du dressing peut suffire à dérouler un scénario profondément érotisant.

Genève
La première a lieu dans quinze jours. Les décors sont montés, les textes sus, la mise en place presque rôdée. Avec plus ou moins d’efforts, chacun a intégré son rôle. Les scènes se succèdent désormais avec fluidité et logique. Sergio, le metteur en scène a su dynamiser les uns, rassurer les autres, motiver, rappeler à l’ordre, structurer, couper là où il le fallait. Le « bébé » est bientôt prêt à être livré.

D’ici au prochain filage, Marie doit trouver les chaussures qui complèteront son costume de Smeraldine. L’option plutôt réaliste et désespérément chaste de Sergio, ne permettra sans doute pas trop d’extravagances très émoustillantes. Toutefois, sous la robe noir au décolleté définitivement trop sage, une paire de bottines lacées s’impose. Elle soit incarner une servante farceuse, mais pas coquine, mignonne mais pas bandante. Pour sa première année dans la troupe amateure de sa commune, Marie a fait profil bas et s’est coulée docilement dans ce rôle de femme de chambre.
Bien sûr elle aurait pu en louer dans un atelier de costumes. Mais l’idée d’acquérir à titre personnel une jolie paire de bottines de soubrette l’avait immédiatement tentée. Elle en avait d’ailleurs parfaitement planifié un usage non théatral.

Elle avait bloqué un après-midi avec une amie pour courir quelques boutiques sélectionnées avec soin. Le shopping avait été couronné de succès et elle s’était empressée de rentrer chez elle afin d’exhiber la chose à Alberto.

Dès son retour, elle avait accordé sa tenue à ses nouvelles chaussures, en revêtant une courte robe noire près du corps, sur laquelle elle avait attaché le joli tablier blanc prêté par le théâtre. Pour couronner le tout, elle avait attaché la symbolique petite coiffe blanche dans sa chevelure.

Un coup d’œil au miroir lui confirma que l’ensemble était probant. Elle s’arma d’un plumeau violet et s’assit posément sur le tabouret de bar qui faisait face à la porte d’entrée afin d’y attendre son homme.

Quand ce dernier ouvrit la porte, il manqua de laisser tomber le carton de pâtisseries qu’il tenait en équilibre en apercevant Marie dans sa tenue du soir. Agitant les plumes duveteuse de son accessoire, elle lui fit comprendre de s’approcher d’elle. Elle les fit courir sur son corps, le frôlant avec de plus en plus d’audace et d’insistance, les passages sur les endroits de peau dénudée provoquant d’intenses frissons.
Il s'agenouille à devant sa compagne et fit courir sa langue depuis le haut de chaque cuisse jusqu’au talon de chaque bottine, suivant le galbe de ses jambes et le lacé des subtils accessoires qui l’excitaient à ses pieds.

Faisant mine d’épousseter leur minuscule salon pourtant parfaitement propre, elle lui fit observer, levant ses bras vers les meubles les plus haut, la rondeur de ses fesses qui se dévoilaient sous sa courte robe. Les bottines restèrent aux pieds d’une Marie nue lorsqu’Alberto la renversa sur leur lit.

Après ces trois évidences, Marie commença à faire des choix qui nécessitaient plus de réflexion et d’appels à sa mémoire, afin d’en extraire des souvenirs épicés à même de déclencher, parfois plusieurs années après, une bonne dose d’envie dans leur couple qui se connaissait si bien et depuis si longtemps.

Aix_les_Bains
Voir ses pieds halés l’excite, ou plutôt la fait se sentir plus désirable. Ce soir d’été là, sa peau est caramel comme elle aime. Le bout de ses ongles vernis d’une fine ligne blanche sur fond rosé donne à ses pieds une allure mignonne et proprette. Les deux lanières de cuir noir tressé viennent séparer ses orteils en deux groupes de un et quatre. Elle aime la forme régulière de ses pieds et sait qu’Alberto y est aussi sensible.

Ils sont assis sur un muret avec vue sur le lac du Bourget, leurs quatre pieds ballants le long des pierres tiédies par le soleil. Alberto est pieds nus. Il approche sa jambe droite de celle de sa femme, qui vient croiser sa cuisse gauche par-dessus la sienne, laissant tomber son nu-pied noir au sol. Alberto observe le pied désormais nu de Marie. Il promène son index le long de la légère trace que le cuir a laissé entre ses orteils. Marie frissonne à cette caresse attendrissante.

Ils resteront sur le muret jusqu’à la tombée de la nuit, jusqu’à ce que la fraicheur de l’obscurité vienne lécher leur peau et la saupoudrer de frissons, autant que leurs câlins mutuels qui les mèneront juste après la fraicheur de leur draps…

Marie prend ensuite la direction d’autres vacances, quelques années plus tard…en Corse et en famille…

Episode 3

 

L’île Rousse
Leurs cinq paires d’espadrilles ont été jetées en vrac devant la petite maison qu’ils ont louée pas loin de Bodri, cette plage qui leur est si chère. L’aurore vient à peine de poindre. Marie est sortie pour en observer le lever, coloré et serein, qui l’enchante si souvent par ici. Elle porte juste un long tee-shirt gris tout doux, qui ne couvre que la moitié de ses fesses. Apercevoir leurs 12 chaussures pêle-mêle l’attendrit. L’atmosphère calme et la lumière tendre la portent à la rêverie.

Dans sa tête, des rires d’enfants en cascade, des châteaux de sable, des vêtements durcis par l’air salé mais dont la chaleur réconforte quand la nuit tombe. Leurs quatre matelots dans leurs pulls à rayures. Et son Alberto, capitaine au rasage négligé de vacances. Ses bras qui l’enlacent depuis si longtemps avec la même ferveur et la même rassurance. Les tournées de glace du soir le long du port, les mentons chocolatés, les mains collantes de fraise.

Respirant lentement dans le petit matin qui la berce, Marie goute à toutes ces délicieuses madeleines proustiennes qui lui viennent à la conscience. Elle frissonne et ses tétons durcissent sous le coton souple. Leurs vacances corses sont à chaque fois un tel concentré de bonheurs simples, au creux desquels ses sens se trouvent comblés.

Du bout des orteils, elle retourne les espadrilles aux coloris et tailles variées jusqu’à remettre droites celles d’Alberto. Elle y glisse ses pieds nus. Le tissu et la corde sont frais et légèrement durcis après cette nuit au grand air. La chaleur de la peau de Marie semble pourtant s’y répandre immédiatement dans un échange de températures fluide. C’est un peu de son homme qui est à ses pieds. Elle en frissonne d’aise.

Le frémissement remonte le long de ses cuisses et semble prendre encore plus de vigueur en atteignant son entrejambe. Elle y appuie sa main gauche, dans une volonté ambivalente de calmer la chose ou d’y céder plus pleinement. Elle pourrait à chaque instant être surprise par un des membres de la tribu en mal de tartine au nutella. Mais ce risque est bien loin de faire diminuer son trouble.

Elle commence à se caresser, avec cette même douceur dans laquelle l’aube la baigne. Ses gestes sont calmes, sa respiration la trahit à peine. Elle s’offre une jouissance discrète mais puissante, debout sur le seuil de la porte tandis que derrière celle-ci la maisonnée elle aussi se réveille…

Genève
Celles-ci ne servent pas à faire du sport. Pendant longtemps Marie a détesté les baskets, dont la coupe ne mettait en valeur que les filles élancées dont elle n’était pas. Et puis la mode a évolué, faisant s’éloigner les chaussures de sport des terrains du même nom. Ces dernières se sont faites grandes ambassadrices du streetwear. Sans être une fashionista, Marie a sans doute été influencée par ce courant et a ainsi rajouté les baskets à la liste déjà longue des chaussures qu’elle affectionne et pourrait collectionner sans faim et sans fin.

Ce jour-là, Alberto l’attend en bas de son bureau pour aller déjeuner avec elle. Elle est en retard, elle le sait. Elle tente à l’interne de ne pas se laisser gagner par le stress, mais la sueur perle sur son front et elle trépigne tandis que sa collègue n’en finit pas de lui conter dans les moindres détails ses derniers déboires amoureux.

Une fois libérée de cette logorrhée déprimante, elle commence à arpenter les trottoirs à grandes enjambées, louant le ciel de ne pas porter de talons aujourd’hui. De fréquents coups d’œil à sa montre lui donnent l’inquiétude grandissante qu’elle sera très en retard à son repas en amoureux. Mais elle sait la distance encore trop grande et sa condition physique trop maigre pour faire tout le trajet en courant. Sa foulée en est à son maximum et son cœur bat doublement, entre efforts et douces perspectives.

Ayant passé le dernier coin de rue la séparant de son homme, elle l’aperçoit au loin, l’attendant dans ce calme qui le caractérise et qui la tranquillise tant. Il la voit au même instant. Un déclenchement de désir mêlé d’impatience les saisit tous les deux, les faisant se ruer l’un vers l’autre dans une course folle. Elle, baskets blanches, imprimé léopard et strass. Lui, bottines montantes en cuir marron vieilli. Semelles souples amortissant la dureté du bitume sous les pas de la femme qui court. Talons qui claquent sous la foulée musclée de l’homme. Deux bruits, deux sensations différentes dans une précipitation à l’unisson.

Déjà les corps se touchent et s’arriment. Les fronts partagent leur sueur dans l’humidité chaude des baisers de retrouvailles. Les respirations se maintiennent affolées, malgré l’arrêt de l’effort sportif. Alberto passe sa main dans la nuque moite de Marie et immédiatement il se retrouve dans la touffeur des draps quand ils viennent de faire l’amour. Ses seins contre son torse font caisse de résonnance à leurs cœurs qui battent presque encore plus fort que dans la course qui les a réunis.

Ils décident sans avoir besoin d’échanger le moindre mot de rebrousser chemin pour aller se fondre au plus vite dans l’intimité du bureau d’Alberto. Sur la moquette passe-partout, au milieu de ce mobilier sans âme, cuir sportif et cuir bureaucratique se retrouvent arrachés et jetés au sol, sans même être délacés, parmi un tas de vêtements tout pareillement en vrac.

Le déjeuner fut finalement plus sportif que prévu….

D’un épisode si chaud, dans tous les sens du terme, Marie passe à présent à une paire hivernale, mais qui a toutefois sacrément sur faire monter la température…

Chamonix
L’espèce de tonneau d’épicéa géant est comme un navire fumant dans une mer de neige. Petit point de lumière chaude dans la nuit noire, il offre un abri parfait après une longue journée de ski. Le délassement de la musculature y est assuré.

Alberto a choisi cet hébergement pour la vue qui s’offre à eux depuis le chalet, mais aussi pour ce sauna privatif qui trône dans le jardin face à la vallée. La face avant de la construction est vitrée, et permet ainsi de profiter de la vue saisissante qui s’offre aux utilisateurs. Panorama qui vient encore décupler les sensations de bien-être déjà procurées par le poêle et l’exquise odeur de résineux chauffé.

Une autre habitation se trouve un peu au-dessus de la leur, mais aucune lumière n’y brille. Marie et Alberto peuvent donc se sentir, du moins momentanément, seuls au monde. Les enfants ont été confiés à leurs grands-parents aimants et le couple apprécie à sa juste valeur ces quelques jours de montagne en duo. Le soleil les a accompagnés sur les pistes durant presque tout ce samedi splendide. Dévalant les pentes à leur rythme, sans se soucier de rien d’autre que de leur propre bonheur, Marie et Alberto ont fait le plein de sensations et de saine fatigue.

Alberto a allumé le fourneau du sauna dès leur retour au chalet, afin que la chaleur puisse les envelopper avec puissance une fois un verre de vin blanc doux et quelques bretzels ayant célébré ce premier jour de vacances. Sa femme et lui se déshabillent ensuite rapidement, et enfilent les peignoirs en éponge couleur pistache fournis par leur logeur. Bottes de neige aux pieds, ils franchissent sous les étoiles la distance qui sépare la porte du chalet de celle du sauna en forme de tonneau géant, sentant à peine la morsure d’un froid sec.

Les peignoirs sont accrochés aux jolies patères en métal noir figurant des têtes de cerf à l’arrière du tonneau et les bottes déposés sur la petite grille prévue à cet effet et du même métal . Les deux skieurs fourbus se glissent à l’intérieur. La chaleur sèche vient aussitôt lécher leurs corps nus, qui s’allongent côte à côte sur une des deux banquettes qui longent le sauna.

Ils se lovent, trouvant la position parfaite pour se caler, pour laisser la chaleur traverser leurs épidermes et répandre sa douce morsure jusqu’au creux de leurs êtres immobiles. Seul l’unisson de leurs respirations conjointes crée un léger mouvement dans cette parenthèse de temps suspendu. Le rythme actif de la journée ralentit peu à peu dans la chaleur du bois.

Le sablier accroché à leur droite ayant égrainé tout son temps, ils décident de soumettre leurs corps ardents aux frimas du dehors. Marie sort la première, enfile ses bottes de neige dont les longs poils beige et marron titillent sa peau brûlante. Elle laisse à dessein son peignoir accroché aux bois du petit cerf et s’avance, ombre chinoise aux fesses pâles sous la lune. Alberto la suit de près et détaille avec délice chaque courbe du corps de sa belle, droite et nue dans ses bottes.

Soudain, animé de l’esprit gamin qui est parfois le sien, il attrape Marie par les épaules et les fait rouler tous les deux dans la poudreuse. Ils s’ébattent comme des gosses et mêlent leurs cris de baisers dont les flocons saupoudrent les langues. La chaleur d’il y a peu se transforme progressivement en un froid presque réconfortant. Et la froideur se transmute elle aussi en la plus vibrante des ardeurs, dont la légère peur de se faire surprendre augmente les frissons. Ils filent à l’intérieur du chalet et vérifient qu’en effet le sauna peut rendre très vigoureux….

Episode 4

 

Genève
Elle est assise dans le jardin comme une petite fille. Comme toujours quand elle arrache les mauvaises herbes. Cette tâche, que sa mère lui attribuait autrefois comme une punition, est devenue aujourd’hui un moment de délicieuse méditation au jardin. Elle s’y adonne avec un bonheur simple, ne rechignant jamais, tout au contraire, à se retrouver crottée de la tête aux pieds, dans une attitude joyeusement régressive. Elle fait fi des convenances et la terre sous ses ongles devient une belle preuve de son engagement à la tâche.

Dans ses sabots de jardinage en bois vert, ses pieds nus n’échappent pas non plus au brunissement délicieux. Dans ses oreilles, ses fidèles écouteurs déversent un subtil flot de suites de Bach pour violoncelle. Elle peut ainsi arracher des indésirables durant de longues heures, dans la chaleur du printemps, confortablement calée entre musique et terre. Parfois l’un ou l’autre de ses hommes se joint à elle. Mais aucun d’eux ne semble apprécier cette activité à sa juste valeur de sérénité.

Quand elle sent la fatigue s’installer trop confortablement dans son corps, elle se relève avec cette joie pure du travail accompli et, d’un petit tour de propriétaire, se régale à la vue des résultats de sa ténacité. Puis reprend le chemin du dedans, non sans laisser ses sabots crottés devant la porte.

Alberto revient juste après, et la vue des chaussures boueuses de sa belle l’émeut étrangement. Une fois la porte d’entrée refermée, il entend l’eau qui coule dans la grande douche italienne de l’étage. Il monte à la hâte, pressé de retrouver le corps nu de son amour. Il la découvre de dos, penchée en avant, offrant à sa vue l’arrondi de ses fesses. Elle est en train de frotter ses pieds pleins de terre. Ses mains sont recouvertes d’une mousse parfumée. Une eau brunâtre ruisselle entre elle et la bonde. Et aussitôt il bande.

Elle ne l’a pas entendu entrer avec le bruit de l’eau. Mais Marie semble cependant avoir senti cette énergie d’amour et de désir poindre derrière elle. Elle se retourne, le sourire aux lèvres, pour découvrir Alberto, pantalon aux chevilles, affichant l’air d’un enfant pris en flagrant délit avec la main dans la boite à biscuits. Ils s’observent un instant, d’un regard mi-amusé mi-excité.

C’est rapidement l’envie qui prend le dessus. Alberto avance, à moitié vêtu encore, et il enlace sa beauté nue, pour ensuite la couvrir de baisers. Elle les lui rend au centuple. La fusion est rapide car un enfant pourrait arriver à chaque instant, mais elle a la beauté et l’intensité des étoiles filantes….

Retour maintenant à un de ces moments « prévus pour », une de ces parenthèses fantasmées qui ont émaillé leur vie de couple…

Paris
Il sait qu’elle viendra. Elle et lui adorent ces petites digressions fantasmatiques qu’ils s’offrent de temps à autre. Il arrive de Boston. Ils ne se sont pas vus depuis 12 jours. Entre eux, l’énergie peut facilement franchir un océan et les moyens de communication actuels permettent de garder un joli lien de vue et de son, mais il leur faut maintenant leurs peaux, leurs odeurs, la chaleur de leurs souffles. Et l’heure approche.

Il sait qu’elle s’exécutera. Le scénario a été envoyé à Marie avec force détails. Tantôt c’est lui qui imagine, tantôt c’est elle ; tantôt ils trament ensemble de petites bulles de folie dans leur quotidien professionnel et familial. Depuis 24 ans, c’est un de leurs petits secrets pour garder la flamme vive. Un de ces moyens d’émailler la stabilité du quotidien d’éclats de surprises.

Il sait qu’elle sera devant le Renaissance. A l’heure. Elle est toujours à l’heure. Il ne sait pas la tenue vestimentaire qu’elle aura choisie. Seul choix laissé à sa discrétion. Mais il aime déjà son choix. Et bien sûr elle portera ces cuissardes noires qu’il lui a fait déposer discrètement juste après son départ pour les Etats Unis. Les longues bottes de cuir souple ont l’arrière lacé d’un fin ruban de florentine grenat. La tige redessine ainsi merveilleusement le galbe du mollet. Tout en haut, l’ouverture vient délicatement avaler la cuisse dans son fourreau de cette autre peau .

Elle est venue en effet. Devant le 4 Mont Thabor. A l’heure H. Et bottée de beauté. Il la détaille, ce faisant qu’il avance vers elle en sortant du taxi. Le chauffeur prend un temps qui semble sans fin à Alberto pour sortir sa valise du coffre. Il en profite pour tenter de deviner ce qu’elle porte sous son manteau. Mais aucun indice ne lui permet de faire une quelconque déduction. Seul le bas des bottes, plus belles encore une fois portées, se fait le messager de promesses enivrantes.

Marie se colle contre lui et, comme prévu, ne lui dit qu’un seul mot : « Vite ! ». Il s’occupe rapidement du check-in, tandis qu’elle a pris place sur un des sofas du hall. Croisant ses jambes, elle lui offre quelques centimètres de satinade échappés du manteau et glissant sur le haut des cuissardes désormais bien visibles. Alberto voit bien que les autres hommes la voient bien.

Dans l’ascenseur, aucun mot échangé non plus. La carte-clé coulisse dans la serrure. S’ouvre alors la scène qu’il avait imaginée. Marie a déjà fait tomber son manteau, qui s’étale à ses pieds comme un coquillage sous une Vénus botticellienne. Elle défait ses cheveux, puis le laçage bordeaux de son bustier qui libère ses seins et emprisonne les sens de son homme. « Viens ! » dit-elle, prononçant ainsi le deuxième des trois seuls mots autorisés.

Le dernier sera, bien plus tard, un « Maintenant ! », lancé à un Alberto enfin autorisé à jouir. Un « Maintenant ! » comme le point d’orgue de la divine comédie qu’ils viennent de se jouer…

***********

Marie pousse un soupir d’aise à l’évocation mentale de cet épisode, puis relance sa recherche , suivant le doux et excitant chapelet de leurs souvenirs.

Giez
Elle fond devant son swing. Un geste qui est tout lui. Energique et calme. Elégant et efficace. Rapide et souple. Ils jouent avec un autre couple plutôt taciturne. Madame et Monsieur se regardent à peine. Marie croit même avoir vu Madame lever les yeux au ciel quand Alberto lui a glissé un petit baiser pour son par au trou numéro 8.

Eux sont fidèles à eux-mêmes. Heureux d’être là, dans cet écrin de verdure entre lac et montagnes, jamais repus de tout ce vert, de tout ce bleu. Ils savent conjuguer joie du mouvement, piquant du jeu, sérénité du lieu et légèreté du moment. Et leur contentement tranche incroyablement avec l’austérité de leurs partenaires de jeu de ce jour.

« Footjoy », lit-on sur les chaussures à crampons d’Alberto et Marie. Noir sur bleu marine pour lui. Beige sur blanc pour elle. Les yeux de cette dernière s’attardent un instant sur le logo où les majuscules F et J se font face. Et son esprit soudain divague. Footjoy. Prendre son pied joyeusement. FJ… flammes jumelles. Eux. Eux ces âmes-sœur, ces âmes-cœur.

Tout au long de la suite du parcours, l’esprit de Marie s’emballe alors. Elle joue comme dans un état second, ses yeux ne pouvant se détacher trop longtemps du corps de son homme, détaillant chacun de ses mouvements avec une envie grandissante de le toucher. Quand elle sent les regards de leurs co-équipiers se faire trop insistants, elle a l’impression que ses fantasmes sont si forts qu’ils peuvent les lire directement dans son cerveau, à travers sa casquette blanche. Alors elle fixe un moment le FJ de ses chaussures, tentant ainsi de recadrer ses pensées coquines galopantes.

Sur le fairway du 12, l’angle du dogleg offre à Marie un bref instant d’intimité, les deux autres ayant déjà dépassé le tournant du parcours. Elle vient vivement coller sa poitrine contre le dos de son amoureux dans une étreinte forte. Son nez reçoit de plein fouet son parfum qui l’affole. Elle le maintient contre elle de sa main gauche appuyée sur son torse, tandis que, de la droite, elle attrape son sexe sous le tissu souple de son short gris perlé.

La caresse est brève, et voilà que déjà ils se remettent en chemin, les jambes un peu tremblantes dans leurs footjoys respectives…

Episode 5

 

 

La voilà. La voilà la paire increvable. Celle tout usée, mais qu’on ne peut se résoudre à jeter. Celle qui n’a plus son maintien initial, mais qui épouse si bien les pieds et les mouvements que le corps entier leur imprime.

De par le monde

Les trotteurs noirs au cuir souple ont été partout, sans doute de presque tous les voyages, de tous les weekends, de toutes les visites, de tous les musées. Ils sont les fidèles compagnons du blouson en jean qu’on roule au fond de toutes les valises, car il convient à tous les climats.

Ils ont arpenté les ramblas de Barcelone et le musée Van Gogh d’Amsterdam. Ils ont foulé le walk of fame et les rues poussiéreuses de Gozo. Compagnons de marche et de culture par excellence.

Devant leur air définitivement avachi, Marie décide qu’ils vivront ce soir leur chant du cygne. Elle doit impérativement redorer le blason de leur pouvoir d’excitation, car le temps passé n’a pas arrangé leur allure. Et d’aussi loin qu’elle se souvient les avoir portés, aucun souvenir stimulant ne lui revient en lien avec eux. Par contre, ils sont assurément représentatifs de la force et de la durée de leur couple. Ils méritent donc un traitement particulier, une petite mise en valeur spéciale.

Marie quitte un instant le dressing pour un passage éclair dans leur chambre à coucher. Sous leur lit, dans un des grands tiroirs contenant duvets et oreillers supplémentaires, se trouve caché un petit coffret en buis, ramené du Maroc. Il ne ferme pas à clé et ne peut assurer pleinement la discrétion de ce qu’il contient, et qui ne devrait assurément pas tomber sous toutes les vues.

Marie en sort un accessoire acheté il y a déjà de nombreuses semaines, mais qu’ils n’ont pas encore eu l’occasion d’étrenner. Il s’agit d’un petit tube d’huile de massage comestible, à l’arôme de cacao. Elle l’emballe dans une fine culotte en dentelles, dont la couleur orange soutenu ne les fera pas passer inaperçue dans les trotteurs.

Elle retourne prestement dans le dressing, car l’heure de l’arrivée de son homme approche rapidement. Elle glisse le petit rouleau de tissu orange dans la chaussure droite, tout en imaginant déjà les frissons d’Alberto quand sa langue goulue viendra se régaler de sa peau stratégiquement sucrée…

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Mais le temps presse. Son mari sera là dans une petite demi-heure. Encore trois paires à trouver. Enfin deux en plus des talons noirs de pute qu’elle vient de ranger dans le grand sac ikea bleu.….

Genève

Ils les ont achetés ensemble dans une rue chaude des Pâquis. Mi-gênés mi-amusés de pénétrer tous les deux dans cette boutique très clairement destinée à la débauche. Les filles qui arpentent les trottoirs des alentours viennent assurément s’y fournir, histoire d’allonger leur foulée de centimètres tapageurs et d’avoir plus de surface où accrocher le regard alléché des badauds appelés à devenir des clients.

A vrai dire, ils n’ont pas vraiment pris le temps de détailler beaucoup d’articles, leur gêne ne diminuant pas malgré les minutes écoulées dans l’échoppe. Au bout d’un petit quart d’heure, ils sont ressortis munis d’un très discret sachet en plastique mauve, pour se couler rapidement dans leur voiture qui les attendait non loin de là.

C’est un autre de ces weekends sans enfants, durant lequel les grands-parents endossent leur costume de baby-sitters. Et c’est une tout autre panoplie que Marie revêt à leur arrivée chez eux. Elle se contorsionne pour se glisser délicatement dans la combinaison de dentelle gris foncé dont les ajours dessinent sur sa peau un fin réseau aux ouvertures habilement réparties.

Quand elle sort de la salle de bains, les yeux de son mari ne savent plus où se poser, tant la tenue montre tout, en cachant juste ce qu’il faut, et en soulignant les points culminants de la plastique féminine. A ses pieds, les fameuses chaussures racoleuses.

Alberto se risque à une petite tape sur les fesses d’une Marie rougissante. Leurs regards se croisent et ils partent soudain dans un fou rire irrépressible qui les agite longtemps quand , à bout de souffle, ils sont rattrapés par leurs désirs.

La fine maille du vêtement de Marie ne résiste pas à la véhémence de leur étreinte et de nouveaux trous bien moins volontaires viennent s’y rajouter, avant que le tissu déchiré de partout ne laisse à Alberto toute latitude de couvrir le corps de sa belle de baisers gourmands.

L’accessoire d’arpenteuse de bitume a depuis docilement dormi au fond du placard, non sans que le couple y jette parfois un regard tendrement amusé.

Au début était Genève

Ils se croisent pour la première fois lors d’un café philo organisé par un copain d’Alberto, dans un bar essentiellement estudiantin. Ce dernier donne un coup de main derrière le comptoir, tandis que son ami accueille l’intervenant qui présente aujourd’hui un essai traitant de la rencontre amoureuse.

Le bistrot s’est rempli assez rapidement de jeunes gens sensibles aux débats d’idées, ou du moins au fait d’y être vus. L’ambiance est enfumée, bruyante et bon enfant. Jusqu’au moment où le silence se fait lorsque l’auteur prend place au centre de l’établissement, sur une chaise en bois dangereusement vacillante. Quand le brouhaha cesse, Marie semble se détacher clairement de la foule, sous les yeux d’un Alberto qui ne parviennent en instant plus à s’en détacher du tout.

La jeune fille croise le regard de ce bel audacieux derrière le bar, lui qui ne regarde qu’elle, au détriment de la joute verbale qui s’est engagée entre le conférencier et les intellectuels en herbe qui fleurissent l’assistance. Elle n’aperçoit de lui que le haut de son torse bien taillé, la démarcation nette de ses cheveux noirs dans sa nuque hâlée, la légère barbe qui court le long des angles de sa mâchoire ; les montures écailles de tortue de ses lunettes que transperce le sourire de son regard marron.

Il lui semble par contre à lui apercevoir tout d’elle, en une fraction de seconde renversante. Elle porte de longues bottes en daim anthracite ; un pantalon noir en toile huilée qui dessine si bien la courbe de ses cuisses et de ses fesses ; un chandail ample et souple qui danse autour d’elle a chaque mouvement. Et au-dessus, encadrés de sa masse de cheveux, des yeux bleu-gris vifs qui véhiculent un esprit profondément pénétrant.

Ils échangent leurs premières paroles à l’heure de la fermeture de l’établissement, chacun n’ayant eu de cesse de chercher le regard de l’autre durant toute la soirée. Les premiers mots révèlent l’évidence, qui elle n’en a pas même besoin. La fluidité est immédiate, les échanges aussitôt criblés de complicité.

Ils se revoient dans des rendez-vous de plus en plus rapprochés, dans le temps et dans les centimètres. Et chaque fois Alberto la voit arriver, jaillissant de ses bottes grises comme une fleur d’un vase.

Deux flûtes de champagne baptisent leur première fois. Le rapprochement commencé depuis quelques temps se concrétise dans les émotions partagées d’un échange des musiques chères à leurs âmes, dans les rires d’une danse qui oscille entre délire adolescent et provocation sensuelle et dans cette capacité qu’ils ont à rendre ensemble le temps si joliment plein.

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Trêve de sentimentalisme, Alberto sera là d’un instant à l’autre. Marie attrape les lanières du grand sac en toile plastifiée et en sort l’une après l’autre les 13 paires de chaussures qu’il renferme.

Poupoupidou

Seulement vêtue de fines mules à talons et fourrure blanche, Marie se poste en haut de l’escalier juste à temps pour entendre la clé qui tourne dans la serrure. La main-courante dessine un arc de cercle qui la cache au regard de son homme. Il a immédiatement saisi la situation en apercevant chaque marche décorée d’une paire de chaussures de sa femme.

Immobile, il lève calmement le nez et aperçoit Marie qui le couve d’un regard aussi tendre que provocateur. Elle se met à descendre doucement vers lui, en chantonnant « poupoupidou » du bout des lèvres. Il semble tétanisé de voir cette collection de fantasmes tant de fois réactivée se réaliser enfin. Le toisant du haut de la première marche, Marie agite ses seins sous les yeux ébahis de son chéri.

Chaque degré qui les mènera à la chambre verra le couplage d’une paire de chaussures et d’une partie du corps embrassée, d’une autre paire et d’une autre partie du corps caressée, d’une autre paire encore et d’une autre manière de se faire l’amour. La montée des marches d’un festival de sensualité romantico-sexuelle des plus aboutis.

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